Et voila. 2 mois de préparation, à balancer entre allégresse et doutes, focalisé sur mon plan. D'ailleurs, des impressions papier de ce plan trainent partout, au grand dam de ma femme et de mes collègues de bureau : Affiché au mur, sur le bar, sur le bureau...
Les veilles de préparation, je recalcule les allures, les durées, les distances. Les conversions minute/kilomètre, kilomètre/heure, secondes au 100m, temps au 400m n'ont plus aucun secret pour moi. J'ai une table de conversion dans la tête.
Surtout, j'ai mémorisé cette allure, ma cible, mon graal. 4'37 au kilomètre. 13km/h. 3h14'47" au marathon. Je l'ai courue les week-ends, le midi, sur la piste et dans les bois, en montée, en descente, sous la pluie et au soleil. Il ne reste qu'à la tenir sur le parcours officiel.
Et quel parcours !
Parcours

Nice -> Cannes. La Prom' -> le Carlton. Un parcours aux allures de guide touristique : Nice, Saint-Laurent du var, Cagnes sur mer, Villeneuve-Loubet, Marina Baie des anges, Antibes, Juan les pins, Vallauris, Golfe-Juan, Cannes. Ca sent le soleil, la crème solaire, la résine de pin.Tu imagines les yachts, les plages, les petits ports et les glaces à 6€. Côte d'Azur baybee.
Je ne me souviendrais que lignes droites, montée de la Garoupe, saloperie de Mistral. Et mon chrono. C'est parti pour le récit de cette journée.

Avant-Course

On s'est couché un peu tard, on a mangé plus gras que de raison. Il faut néanmoins se lever dès 5h30. Ces marathons de province, ça se court tôt. Ce n'est que mon deuxième marathon, mais j'ai déjà un petit rituel : Gatosport et café 2h avant le départ. La tenue est prête de la veille bien sur. Tenue enfilée, ceinture attachée, c'est partie pour Nice. Le stationnement est plutôt facile à ces heures matinales. De plus j'ai la chance d'avoir avec moi ma femme Elodie. Du coup pas de passage aux consignes, on se rend directement vers la ligne de départ. Certains s'échauffent déjà, il n'est pourtant que 7H. il faut croire que 42 kilomètres ne leur suffisent pas.
Près de mon sas, j'ai la chance de retrouver Luc, accompagné de Stephanie et ses parents, venus tout exprès de Corse. Je rencontre enfin également mister Ali, animateur de la communauté RunHappy. Ali est un mec en or, d'une extrême gentillesse mais un peu timide ;-) Il a malheureusement été malade pendant sa préparation et se présente donc sans objectif. Luc pour sa part a le même objectif que moi. cependant, nous décidons de partir "chacun pour soi".
Nous entrons dans le sas, échangeons quelques plaisanteries, écoutons le starter chauffer les coureurs. On annonce du vent à Cannes, on sait que ça va bastonner. Par rapport aux sas parisiens, l'effet est impressionnant car on est à quelques mètres seulement de la ligne. D'ailleurs, coup de feu, confettis qui volent, et avant de s'en être rendus compte nous sommes dans la course. Bonne chance à tous, on se voit sur la Croisette.

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La dolce vita

Le premier kilomètre, comme souvent, se fait assez vite et sert à mettre le cardio dans le bain. Ca monte un peu haut, je m'y attendais, c'est comme ça à chaque course. Luc est parti comme une fusée, j'espère qu'il va trouver son rythme rapidement. De mon côté, c'est gros stress. D'abord, comme les ravitaillements sont annoncés avec des gobelets, j'ai décidé d'emporter de l'eau avec une ceinture porte-gourdes. Sauf que du coup elle est positionnée plus bas que d'habitude et m'appuie sur l'estomac. Je finis par la resserrer très bas sur la taille. A ce moment là, je me rends compte que mon chrono s'est arrêté... On vient de passer le premier kilomètre, je le relance rapidement et estime au doigt mouillé qu'il me manque 5 minutes. Pas si grave, oui mais. J'ai programmé un bip aux temps prévus tous les 5 km. Ca sonnera donc de manière erratique, et je passerais les 20 premiers kilomètres à faire des soustractions mentales. Au moins ça occupe.
Je me concentre sur l'allure, j'ai décidé avec Eric de partir légèrement plus vite que l'objectif, autour de 4'33 par kilomètre. En effet, la deuxième moitié de course réserve des difficultés, avec le cap d'Antibes à escalader, les faux-plats de la fin de course et le vent annoncé. Autant avoir un peu de marge. Mon cardio se stabilise à 85% ce qui me convient parfaitement. Il est difficile de trouver des repères ici, il y a des ravitaillements tous les 5 kilomètres, plus de l'eau et des éponges tous les 2.5 intermédiaires. Les gobelets larges en carton sont presque inutilisable, j'essaye quand même pour économiser mon eau mais j'en renverse bien plus que je n'en bois. Par ailleurs, la course est partagée avec les relayeurs, qui font le marathon en duo ou en équipe de 6. Il y a donc régulièrement des arches de relais avec des embranchements, et des coureurs qui passent comme des avions... Bizarre. J'ai quand même le temps cette fois de profiter un peu du paysage, la mer à perte de vue, les palmiers de la croisette... On passe déjà l'aéroport, puis c'est le kilomètre 10 qui arrive, je le passe en 45'20 au chrono officiel. Je suis confiant pour la suite. Je ne devrais pas.

Allegro

Nous passons Cagnes sur Mer, le fameux hippodrome, en entrons dans la zone ou le dessinateur du parcours avait manifestement trop arrosé sa soirée. Ca commence par un détour après avoir franchi l'embouchure du Loup (j'adore le nom de ce petit fleuve, je voulais le placer. Il gagne à être connu). Il manquait probablement 500m au parcours, ou alors le maire de Villeneuve-Loubet a sa maison dans le coin et voulait voir passer les coureurs en restant en pyjama... Ensuite, une belle épingle à cheveu devant la fameuse (et pas très jolie, si vous me demandez) Marina Baie des Anges. Cela me permet de voir Luc, qui doit avoir 1 ou 2 minute d'avance sur moi. Je croise d'ailleurs également Steph et ses parents, merci pour les encouragements ! S'ensuit une boucle qui nous fait passer sur le petit port de plaisance de la Marina et ressortir tout près de l'épingle à cheveux, mais 2 kilomètre plus loin.
Au sortir de la Marina, nous longeons les plages qui vont jusqu'à Antibes et le semi. Cette looooongue et monotone ligne droite, coincée entre galets et voie ferrée, nous fait prendre conscience du vent qui forcit. Instinctivement, les coureurs se regroupent en pelotons pour trouver un peu d'abri. J'atteins finalement l'arche du semi-marathon, le chrono indique 1h35, je vais donc pouvoir gérer la seconde moitié de course tranquillement (Quel gros naïf!).

Marathon-villeneuveloubet

Fortissimo

Arrivée à Antibes, le parcours devient beaucoup plus agréable. Enfin, le paysage. car la course, elle, devient vraiment dure. Nous passons le joli (et bien nommé) "port des milliardaires", traversons le village puis attaquons la montée des remparts. C'est un moment très sympa car il y a beaucoup de monde pour nous encourager après le long désert des plages. La montée des remparts, je le sais, est courte mais casse-pattes. je la prends donc doucement, d'autant que je commence à me sentir patraque. Les jambes vont bien, en revanche mes intestins me font des misères. Je n'y prête pas attention, espérant que ça cesse vite (t'as de l'espoir coco). Les paysages à ce moment sont vraiment magnifiques et font à eux seuls la réputation de ce marathon. Je m'autorise donc à regarder un peu à gauche, tout en restant concentré :-) (message pour le coach).

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Je profite encore un peu, jusqu'au kilomètre 27/28 environ. Là, nous attaquons la fameuse montée de la Garoupe, qui elle aussi fait la réputation du marathon des Alpes Maritimes, mais pour sa difficulté. Ca grimpe assez fort (pour un marathon, hein, amis traileurs) pendant un peu moins de 3 kilomètres. Mon ventre me fait de grosses misères, je ne suis pas très bien. C'est à ce moment qu'un coureur de la team TomTom se retourne et m'interpelle ! C'est Quentin !
Marathon avec Quentin

Cette rencontre impromptue me donne l'occasion de discuter ( "han ! Ca va ? Bof. Han") un peu et me remonte le moral. Je le laisse dans son allure et m'envole vers le sommet. Je rattrape un peu plus haut Luc, qui semble souffrir. Vu son allure au départ, je ne suis pas surpris, le 42 est impitoyable et le mur, parfois, il arrive vite. On reste un moment ensemble et dans la descente, il semble reprendre du poil de la bête. Je lui dis donc de ne pas m'attendre, car de mon côté ce n'est tout simplement plus tenable. Il me semble avoir vu des toilettes sur les plans de la course, mais où ? Au 30 ème ? Je ne sais plus.
(Interlude glamour)
Je ne tergiverse pas longtemps. Dans une épingle, sur la gauche, part le sentier des douanier. Je m'y engage, et quelques mètre plus loin vide mes intestins face à la mer. OK. J'avais pissé dans une bouteille sur les Champs Elysées, je peux bien faire ça. J'ai juste un peu honte pour les promeneurs du coin qui ont du venir se balader par là... Et je me bénis d'avoir pris des mouchoirs dans ma ceinture.
Surprise
(Fin de l'interlude)

Bon, c'était pas glamour mais ça va mieux. Je reprends la route et passe le kilomètre 30, en 2h18. Il me reste 57 minutes pour faire 12 kilomètres. Laaaaarge. Les jambes vont plutôt bien, le cardio est bon, et je vois le meneur d'allure 3h15 derrière. Je reprends espoir, c'est dans mes cordes. Je rattrape Luc un peu plus loin. je vois tout de suite qu'il est en plein des le mur. Le vent de face qui nous accompagnait depuis 20 kilomètres se fait maintenant franchement violent. J'essaye de d'embarquer Luc avec moi : On a de l'avance, on peut lever un peu le pied, il ne reste que, quoi, 10 kilomètres, on va quand même pas lâcher ? Mais je vois qu'il n'est pas bien et je dois le laisser non sans un pincement au coeur. Je me retourne et voit la flamme jaune, dangereusement près. Je reprends mon allure. Je croise Stpeh, qui encourage toujours en hurlant et la préviens que son chéri aura besoin de soutien. Puis je pose mon cerveau. Le Marathon commence maintenant. Il reste 10 kilomètres.

BASTOOOON

Le parcours de ce marathon est un vrai piège. Les derniers kilomètres sont remplis de longs faux plats sur une voie rapide, qui est partiellement ouverte aux voitures. Quand en plus tu galères face à un Mistral déchaîné, ça fait mal. Je m'accroche pendant encore 3 bons kilomètres, juste devant le meneur 3h15 qui m'a repris peu à peu. Vers le 35ème, il me rattrape, mais j'ai ma fierté. Je reste à côté de lui. "Tu es en avance, ou juste dans le tempo?" Il consulte sa montre et m'indique qu'il pense avoir 50 secondes d'avance. Ca me file un coup, je pensais franchement plus. Il a un tempo vraiment rapide, 4'37 pile poil et ça m'inquiète car je lutte face au vent pour me maintenir à hauteur. Le kilomètre 35 me met un coup de bambou sur la tête ! Mon cardio s'est maintenant envolé vers des sommets, et j'ai coupé l'affichage de ma montre pour ne plus le voir. Juste le chrono et les kilomètres. Dans un long faux plat montant, je finis par lâcher le meneur, je ne le reverrai pas. On et au kilomètre 37 et mon mental est au plus bas. Je suis à deux doigts de laisser tomber, car je ne peux plus suivre l'allure. MAIS NON ! On serre les dents. Je suis sûr qu'il se plante dans son allure et que c'est jouable encore.
Le vent est démentiel. Je n'ai jamais lutté comme ça en courant. On passe le kilomètre 40, un virage un droite, et là, je le jure, j'ai cru que je repartais à Nice, emporté par le vent. Sur le petit cap de la Croisette, le Mistral arrive directement de la mer, sans avoir rencontré aucun obstacle. L'effort pour rester debout est à lui seul énorme. Un certain nombre de coureurs, dépités, s'assoient par terre !! Je ne croyais pas ça possible. Ceux qui restent debout hésitent entre éclat de rire nerveux et crise de larmes. Heureusement au bout de 200m on retourne à droite pour attaquer le boulevard de la Croisette. J'essaye de reprendre une allure décente.
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Je consulte ma montre, il me reste environ 4'30" pour aller dans mon objectif. Mais je ne vois pas le kilomètre 41. C'est mort. Et soudain, l'arche au loin ! Mais elle est à moins d'un kilomètre ! C'est jouable ça ! J'ai la force de me caler derrière deux relayeurs qui arrivent comme des boulets de canon, je m'accroche et je sprinte. Je vois un kenyan au loin. Je regarde côté gauche, ou Elodie doit m'attendre. On m'appelle : C'est mon père ! Avec une de mes fille dans les bras ! Puis ma femme, et ma mère, ils sont là, mes filles aussi, ça me galvanise ! Un coucou de la main et je vais bouffer ce kenyan sur la ligne. J'apprendrais le mardi qu'il s'agissait de Wilson Kipketer, monsieur 800m ! Tranquille, comme ça, j'ai battu un champion du monde de 800m. Le genre de surprise que te réserve un marathon quand tu te dépasses.
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Epilogue

Sur la ligne, j'ai a peine la force de lever les bras, je serre les points un pousse un cri de joie et de rage.
20x30-NICA1001.jpeg Je suis obligé de m'assoir quelques minutes juste après les bandes de chronométrage. J'ai à peine vu le chrono final, 3h15 et quelques. Combien de quelques ? Je regarde ma montre, je pense que j'ai manqué l'objectif à quelques dizaines de secondes. Mes filles, ma femme et mes parents sont derrière la grille, elles m'offrent des dessins de félicitation! je ne savais pas du tout qu'elle seraient là, Elodie m'avait fait cette surprise, ça me met directement les larmes aux yeux. Je sors de la zone coureur comme un zombie, la médaille, le sac de Finisher, la collation. Je dois les retrouver. Je serre tout le monde dans mes bras et laisse échapper mes larmes. Elo parvient à accéder au site de la course : 3h14'41" ! Je l'ai fait ! Malgré le vent, l'arrêt forcé, je suis dedans ! Une pensée pour Eric, je lui dois une bonne partie de cette victoire !
Luc, quant à lui, aura franchi le mur et fini son premier marathon, bien qu'en deçà de ses espérances. Bienvenue ! Son récit est à lire ici.
Ali, de son côté, aura combattu et vaincu également, en difficulté, mais il est allé au bout.
Quentin a fini son semi, dans la difficulté aussi mais sans préparation. Et je ne pense pas qu'un seul coureur ait été facile ce dimanche. Bien joué les gars. Moi, je suis avec ma famille. Je suis heureux. C'est quand la prochaine ?
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